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note originale
Elizabeth, fille d'Henri VIII, devint reine d'Angleterre en 1558. Dans un pays affaibli, en proie à une crise politique, financière et religieuse, la reine refuse tout mariage d'intérêt afin d'assurer la stabilité du royaume. De jeune fille, elle devient vite reine assoyant son autorité alors que poisons et dagues la menaçaient. Cette reine protestante avait hérité d’institutions catholiques.
Shekhar Kapur a immortalisé par sa réalisation cinématographique, avec l'actrice Cate Blanchett, cette jeune reine, Elizabeth, dans un film éponyme de 1998 ; le plein règne et sa fin ont été été mis à la toile, dans un second film, en décembre 2007 (Elizabeth, The golden age).
Cate Blanchett assume, dans le premier film, la transfiguration exigée du pouvoir en subissant une sévère coupe de ses longs et beaux cheveux blonds vénitiens. Ses dames de compagnie, en larmes (c’est du cinéma…), achèvent de la transfigurer derrière un masque blanc qu’elles lui appliquent sur les parties apparentes du corps, notamment le visage.
La reine change alors de figure.
Shekhar Kapur a saisi avec art, et force de musique, cette transfiguration si souvent habituelle à la pratique du pouvoir. Le pouvoir transforme. Cate Blanchett apparaît alors, apprêtée, dans une lumière aveuglante et traverse sa Cour agenouillée et impressionnée par la figure de marbre, lointaine et autoritaire, d’une reine qui entame un long règne. A l’un de ses conseillers elle dit : voyez, je suis marié… à l’Angleterre.
Aujourd’hui, les hommes de pouvoir s’attachent à rester des citoyens ordinaires, des concitoyens. Il y a cependant des exceptions. Le pouvoir séculier et laïque est désormais démarqué, la plupart du temps, de la main du Seigneur.
Représentante de Dieu sur terre, la reine gagnait à prendre de l’altérité, ce qui témoignait de sa proximité d'avec le Tout Puissant.
L'investiture - de Dieu - ne prêtait à aucune équivoque.
Shekhar Kapur a immortalisé par sa réalisation cinématographique, avec l'actrice Cate Blanchett, cette jeune reine, Elizabeth, dans un film éponyme de 1998 ; le plein règne et sa fin ont été été mis à la toile, dans un second film, en décembre 2007 (Elizabeth, The golden age).
Cate Blanchett assume, dans le premier film, la transfiguration exigée du pouvoir en subissant une sévère coupe de ses longs et beaux cheveux blonds vénitiens. Ses dames de compagnie, en larmes (c’est du cinéma…), achèvent de la transfigurer derrière un masque blanc qu’elles lui appliquent sur les parties apparentes du corps, notamment le visage.
La reine change alors de figure.
Shekhar Kapur a saisi avec art, et force de musique, cette transfiguration si souvent habituelle à la pratique du pouvoir. Le pouvoir transforme. Cate Blanchett apparaît alors, apprêtée, dans une lumière aveuglante et traverse sa Cour agenouillée et impressionnée par la figure de marbre, lointaine et autoritaire, d’une reine qui entame un long règne. A l’un de ses conseillers elle dit : voyez, je suis marié… à l’Angleterre.
Aujourd’hui, les hommes de pouvoir s’attachent à rester des citoyens ordinaires, des concitoyens. Il y a cependant des exceptions. Le pouvoir séculier et laïque est désormais démarqué, la plupart du temps, de la main du Seigneur.
Représentante de Dieu sur terre, la reine gagnait à prendre de l’altérité, ce qui témoignait de sa proximité d'avec le Tout Puissant.
L'investiture - de Dieu - ne prêtait à aucune équivoque.
note originale
Sir Thomas Edward LAWRENCE sur le parvis de la cathédrale de Reims.
Dimanche 20 Janvier 2008
Il y a un peu moins de quarante ans, ma vie croisait au quotidien celle d'un vieux monsieur, je devrais dire un vieux Monsieur. La droiture de l'homme mérite majuscule. Il était d'un grand âge, mais aussi d'une grande dignité. Il vécut jusqu'à sa mort avec son épouse qui, mieux que lui encore, occupait de conversations ma vie d'enfant curieux de tout. Elle et lui furent de merveilleux voisins. Invariablement, il revêtait une chemise blanche. Il la portait seule dès les premiers jours du printemps, il la couvrait d'une veste et la redressait d'une cravate au cours des brefs hivers montpelliérains.
De Reims, ce rémois gardait une profonde nostalgie pleine des lumières violentes d'un Montpellier en été. Telles sont les âmes que les lieux déchirent de part en part sans jamais vouloir les ressouder. Il avait donné sa vie à l'enseignement public, mais je ne sais s'il fut affecté au Lycée Joffre dès après son agrégation d'anglais. En tout cas, avec la rigueur que j'imagine, il donna de nombreuses années à l'éducation des lycéens.
L'homme, un professeur, m'impressionnait. Pensez, il parlait l'anglais et l'écrivait ! Le fait se couplait, pour mieux m'impressionner, de quelques narrations de voyages en Angleterre qui lui donnaient, au creux de ma naïveté, la double dimension d'un navigateur et d'un aventurier… Pour autant, tant d'années après sa mort, je dois l'appeler mon ami. Comment, en effet, l'appeler autrement ? Marcel m'a raconté un jour, binette à la main, la rencontre extraordinaire faite ici, juste à deux pas de nos vies, sur le parvis de la cathédrale.
Jamais je n'ai livré le secret de la merveilleuse conversation qu'il eut avec ces jeunes de passage. Sa narration fit entrer dans ma vie "le" politique et me montra le théâtre de l'Histoire sur la scène duquel seuls quelques destins mettent un pied. Rien n'est moins sûr que cette anecdote, qui m'a tant marquée, vous intéresse.
Tout cela est tellement loin. Marcel était né à Reims à la fin du 19e siècle, il était presque du début de la 3e République. Dit comme cela on s'impressionne mais, prenez un centenaire, il est né sous le ministère d'un cabinet radical…
La conversation glissa donc un jour sur la politique ou l'Histoire, je ne sais. Ce dont je me souviens en revanche c'est la grande leçon qu'il m'administra. Que mon jeune âge m'empêchât alors de la comprendre ne vous étonnera pas. Pour autant, sertie dans une belle histoire, je pus au fil des ans entendre la leçon que portait l'anecdote. Il m'apprit alors que ceux qui ne paraissent pas sont, et que ceux qui paraissent ne sont rien. Il mit aussi ma main sur le politique, fait de matière noble, puis sur celle de la politique, dont la matière est vulgaire. Il m'ouvrit les yeux à ces vérités car, un jour, il rencontra de jeunes anglais sur le parvis.
Passant devant la cathédrale il entendit ces jeunes anglais s'exclamer. Déjà versé dans la langue, il ne put résister à l'exercice pratique. Il ne sait plus me dire combien ils étaient. Il se souvenait d'une longue conversation. Ces jeunes gens visitaient la France à bicyclette ! De mémoire, il les tenait pour être de son âge. Toutes choses propres à marquer l'esprit.
Il se souvint plus particulièrement, et en vérité nettement, de l'un deux qui était capable de décliner une conversation sur plusieurs registres. Il était celui qui avait eu l'idée de visiter, pour commencer, la Picardie, les Ardennes et la Marne. Il connaissait déjà la France qu'il avait une fois parcourue, deux ans plus tôt, du nord au sud. L'objet principal des visites était cette fois les monuments militaires qui, déjà, soulignaient le passé d'armes de Sedan, Rocroi… ; naturellement, pour les monuments dédiés au Créateur, ils visitèrent la cathédrale de Reims.
Là, à nos pieds, il rencontra et parla avec l'un des hommes les plus extraordinaires que Politique et Histoire aient jamais donné à l'humanité.
Thomas Edward LAWRENCE (TEL), dit "Lawrence d'Arabie". Il était là, son vélo basculé sur le sol. Il regardait sous toutes ses coutures de pierre la cathédrale. Il était émacié et ses traits portaient la dureté dont il était capable sinon déjà épris.
On était entre la mi-août et la mi-septembre 1910. Quelques semaines auparavant, Thomas Edward LAWRENCE (TEL) avait présenté un travail de thèse intitulé L'influence des croisades sur l'architecture militaire européenne.
Le jeune rémois eut alors fort à faire et l'on entend qu'il eut un contradicteur de qualité, probablement capable de passer de l'anglais au français. Le futur professeur d'anglais eut alors le sentiment de rencontrer un personnalité. Non pour un autre hasard. En pleine conversation, un conseiller général croisa son chemin. Assis aux abords de la cathédrale, le jeune professeur se leva par respect, cela surprit les jeunes anglais. Le jeune rémois savait pouvoir avoir besoin de ce notable envieux de titres et de pouvoir. Ce faisant, il se souvint, soixante ans plus tard, qu'il avait eu comme un pressentiment.
Il me confia qu'il s'était levé devant un individu qu'il considérait peu, sinon comme un imbécile, et qu'il s'était assis aux côtés de l'autre, sans égards particuliers, juste à terre, alors qu'une certaine grandeur l'envahissait. Personne ne se souvient de l'élu. Tout le monde connaît TEL. Quelques années plus tard, l'érudition de TEL allait l'amener à côtoyer les plus hautes autorités anglaises, européennes et les princes arabes. Il avait l'oreille de tous.
TEL alliait, en guise de savoir parfait, la connaissance des lieux et des gens, l'intuition et l'intelligence abstraite. Son parcours allait inspirer David Lynch qui signa un film sans égal ; devant un technocrate de l'armée anglaise, un général obtus, il emprunte à Démosthène pour lâcher au haut gradé "je ne sais pas jouer du luth mais je peux construire des Etats".
TEL manie les contradictions. Pour lui, la traversée du désert est gloire en soi. TEL prendra, à la tête de toutes les tribus arabes, et en traversant le désert, Akaba. Il allie alors l'art de l'analyse et l'art de la guerre, salissant le tout d'actes que d'aucuns diront être de la barbarie sur fond de gestes qui suggèrent la psychiatrie.
Néanmoins, par son parcours, TEL démontre son art de toucher à la chose d'Etat ; son échec de construction d'une grande Arabie - qui est là encore devant nos yeux - est celui d'européens qui fabriquèrent une poudrière, une zone explosive, dessinée à grands coups de traits de règles. Ces multiples frontières artificielles partagèrent le désert en Etats-nation. Avez-vous déjà fait un trait sur le sable ?
Voilà le politique. Il n'a rien à voir avec sa sœur honteuse, la politique, et ses cohortes d'élus factices. Mon ami me l'a appris. Un jour, à Reims, il a rencontré Sir LAWRENCE. Il a rencontré l'Histoire. L'histoire est tellement rare que, à votre instar à cet instant, je me surprends parfois à penser qu'elle sort seulement de mon esprit ou d'une espèce de rêve destiné à m'épargner de l'ordinaire de ma vie.
De Reims, ce rémois gardait une profonde nostalgie pleine des lumières violentes d'un Montpellier en été. Telles sont les âmes que les lieux déchirent de part en part sans jamais vouloir les ressouder. Il avait donné sa vie à l'enseignement public, mais je ne sais s'il fut affecté au Lycée Joffre dès après son agrégation d'anglais. En tout cas, avec la rigueur que j'imagine, il donna de nombreuses années à l'éducation des lycéens.
L'homme, un professeur, m'impressionnait. Pensez, il parlait l'anglais et l'écrivait ! Le fait se couplait, pour mieux m'impressionner, de quelques narrations de voyages en Angleterre qui lui donnaient, au creux de ma naïveté, la double dimension d'un navigateur et d'un aventurier… Pour autant, tant d'années après sa mort, je dois l'appeler mon ami. Comment, en effet, l'appeler autrement ? Marcel m'a raconté un jour, binette à la main, la rencontre extraordinaire faite ici, juste à deux pas de nos vies, sur le parvis de la cathédrale.
Jamais je n'ai livré le secret de la merveilleuse conversation qu'il eut avec ces jeunes de passage. Sa narration fit entrer dans ma vie "le" politique et me montra le théâtre de l'Histoire sur la scène duquel seuls quelques destins mettent un pied. Rien n'est moins sûr que cette anecdote, qui m'a tant marquée, vous intéresse.
Tout cela est tellement loin. Marcel était né à Reims à la fin du 19e siècle, il était presque du début de la 3e République. Dit comme cela on s'impressionne mais, prenez un centenaire, il est né sous le ministère d'un cabinet radical…
La conversation glissa donc un jour sur la politique ou l'Histoire, je ne sais. Ce dont je me souviens en revanche c'est la grande leçon qu'il m'administra. Que mon jeune âge m'empêchât alors de la comprendre ne vous étonnera pas. Pour autant, sertie dans une belle histoire, je pus au fil des ans entendre la leçon que portait l'anecdote. Il m'apprit alors que ceux qui ne paraissent pas sont, et que ceux qui paraissent ne sont rien. Il mit aussi ma main sur le politique, fait de matière noble, puis sur celle de la politique, dont la matière est vulgaire. Il m'ouvrit les yeux à ces vérités car, un jour, il rencontra de jeunes anglais sur le parvis.
Passant devant la cathédrale il entendit ces jeunes anglais s'exclamer. Déjà versé dans la langue, il ne put résister à l'exercice pratique. Il ne sait plus me dire combien ils étaient. Il se souvenait d'une longue conversation. Ces jeunes gens visitaient la France à bicyclette ! De mémoire, il les tenait pour être de son âge. Toutes choses propres à marquer l'esprit.
Il se souvint plus particulièrement, et en vérité nettement, de l'un deux qui était capable de décliner une conversation sur plusieurs registres. Il était celui qui avait eu l'idée de visiter, pour commencer, la Picardie, les Ardennes et la Marne. Il connaissait déjà la France qu'il avait une fois parcourue, deux ans plus tôt, du nord au sud. L'objet principal des visites était cette fois les monuments militaires qui, déjà, soulignaient le passé d'armes de Sedan, Rocroi… ; naturellement, pour les monuments dédiés au Créateur, ils visitèrent la cathédrale de Reims.
Là, à nos pieds, il rencontra et parla avec l'un des hommes les plus extraordinaires que Politique et Histoire aient jamais donné à l'humanité.
Thomas Edward LAWRENCE (TEL), dit "Lawrence d'Arabie". Il était là, son vélo basculé sur le sol. Il regardait sous toutes ses coutures de pierre la cathédrale. Il était émacié et ses traits portaient la dureté dont il était capable sinon déjà épris.
On était entre la mi-août et la mi-septembre 1910. Quelques semaines auparavant, Thomas Edward LAWRENCE (TEL) avait présenté un travail de thèse intitulé L'influence des croisades sur l'architecture militaire européenne.
Le jeune rémois eut alors fort à faire et l'on entend qu'il eut un contradicteur de qualité, probablement capable de passer de l'anglais au français. Le futur professeur d'anglais eut alors le sentiment de rencontrer un personnalité. Non pour un autre hasard. En pleine conversation, un conseiller général croisa son chemin. Assis aux abords de la cathédrale, le jeune professeur se leva par respect, cela surprit les jeunes anglais. Le jeune rémois savait pouvoir avoir besoin de ce notable envieux de titres et de pouvoir. Ce faisant, il se souvint, soixante ans plus tard, qu'il avait eu comme un pressentiment.
Il me confia qu'il s'était levé devant un individu qu'il considérait peu, sinon comme un imbécile, et qu'il s'était assis aux côtés de l'autre, sans égards particuliers, juste à terre, alors qu'une certaine grandeur l'envahissait. Personne ne se souvient de l'élu. Tout le monde connaît TEL. Quelques années plus tard, l'érudition de TEL allait l'amener à côtoyer les plus hautes autorités anglaises, européennes et les princes arabes. Il avait l'oreille de tous.
TEL alliait, en guise de savoir parfait, la connaissance des lieux et des gens, l'intuition et l'intelligence abstraite. Son parcours allait inspirer David Lynch qui signa un film sans égal ; devant un technocrate de l'armée anglaise, un général obtus, il emprunte à Démosthène pour lâcher au haut gradé "je ne sais pas jouer du luth mais je peux construire des Etats".
TEL manie les contradictions. Pour lui, la traversée du désert est gloire en soi. TEL prendra, à la tête de toutes les tribus arabes, et en traversant le désert, Akaba. Il allie alors l'art de l'analyse et l'art de la guerre, salissant le tout d'actes que d'aucuns diront être de la barbarie sur fond de gestes qui suggèrent la psychiatrie.
Néanmoins, par son parcours, TEL démontre son art de toucher à la chose d'Etat ; son échec de construction d'une grande Arabie - qui est là encore devant nos yeux - est celui d'européens qui fabriquèrent une poudrière, une zone explosive, dessinée à grands coups de traits de règles. Ces multiples frontières artificielles partagèrent le désert en Etats-nation. Avez-vous déjà fait un trait sur le sable ?
Voilà le politique. Il n'a rien à voir avec sa sœur honteuse, la politique, et ses cohortes d'élus factices. Mon ami me l'a appris. Un jour, à Reims, il a rencontré Sir LAWRENCE. Il a rencontré l'Histoire. L'histoire est tellement rare que, à votre instar à cet instant, je me surprends parfois à penser qu'elle sort seulement de mon esprit ou d'une espèce de rêve destiné à m'épargner de l'ordinaire de ma vie.
note originale
J'ai croisé une Sainte... juste sur le trottoir.
Mardi 18 Décembre 2007
Le chapeau planté jusqu'au nez, le froid qui passe par tous les espaces du manteau, pressé, juste en face de moi, elle tend une sorte de boite laide avec une fente qui en fait une tirelire à dons. Dans un renfoncement, un vieux camion a du succès. Sans table ni terrasse, juste là sur le domaine public, entre gare et place, un attroupement s'est formé. Je comprends qu'ils boivent une soupe ou boisson chaude. Je donne. Un grosse pièce. Puis une autre. Je la regarde bien dans les yeux. On ne rencontre pas tous les jours quelqu'un d'important. Je lui donne une tape amicale sur l'épaule. Elle est un peu surprise ; je la remercie. Un clin d'oeil peut-être, pourtant, notre complicité est éphémère. Elle est dans la sainteté, je suis dans la quotidienneté d'un cadre qui, au lieu de deux grosses pièces, aurait pu donner un petit billet. Je repars, toujours pressé par le froid et par une petite honte. Mais je suis un peu heureux, avec un brin d'espoir : j'ai croisé une Sainte.
Pour quelques lecteurs : "quelqu'un d'important" c'est la Sainte... et non moi !!!
Pour quelques lecteurs : "quelqu'un d'important" c'est la Sainte... et non moi !!!
note originale
(Brève nouvelle littéraire en hommage admiratif à un ami inconnu)
Moha était le dernier d'une famille de cinq enfants. Il a eu le bonheur d'avoir son père et sa mère, et ce encore au moment où ces lignes sont écrites. Il n'a pas eu la blessure de la mort. Ses frères et sœurs ont rien fait de mal mais trop rien de bien. Y en a un qui a même failli être flic, tu parles d'un truc ! Tout cela lui a donné une vie en forme de plaine où l'on voit où l'on est et ce qu'il y a devant, loin devant. Son père, Omar, a su très tôt que Mohammed était les plus brillant de ses enfants. Quand il a vu son fils ne pas vouloir rentrer en terminale, pour tenter et, selon lui, réussir son baccalauréat, il aurait pu en mourir s'il n'avait eu l'âme bien faite. Mais Omar a une âme bien plantée. Une âme renforcée de la vie vécue. Il a tout connu, le départ du pays, la nostalgie des pierres blanches de là-bas, des plats qui colorent tout un village d'un parfum de désert. Omar a l'âme bien faite, il a résisté à l'école des blancs. Quarante ans il a travaillé au trop froid ou trop chaud. Jamais malade. Un corps d'arabe fait pour le gel de la nuit du désert qui alterne au plomb d'un soleil insoutenable. Un œil qui ne dit jamais rien tellement la pensée est profonde. Tellement la capacité à l'endurance est grande. Presque secrète. Il y a un peu de Dieu dans cet homme. Mais un peu, c'est tout. Mohammed, lui, est devenu vite Moha. C'est mieux. Y a des blancs – des bourges je veux dire – qui dans Moha n'entendent pas Mohammed. Et puis c'est les copains de la cité qui l'ont appelé ainsi, les copines surtout. Tous les mecs sympas ont des surnoms ou des diminutifs. Et Moha c'est un mec bien. Tout jeune c'était déjà un mec. Pas un enfant. Un mec qui cherchait le bien. Qui avait un fil en lui. Un fil qui tirait loin dans la plaine. La plaine qui devait être celle de sa vie. Ce fil, Moha le sentait long et fort, une corde à triple brin comme dit la Bible. Comme une révélation, il avait, tout jeune, décidé : jamais il ne lâcherait la corde de sa vie. Jamais. Quand il a renoncé à tenter son bac, c'est qu'il voyait loin. Il redoutait d'avoir une maîtrise d'AES ou une licence d'histoire et de ne pas trouver un travail. Passer quatre ans dans une Fac où personne n'a les mêmes armes, "non merci", avait dit son âme. Et puis les papiers, les diplômes, ça sert que si ton père est directeur de banque, toubib ou archi. Il n'avait pas pensé les choses aussi clairement. Il était jeune. Mais c'était cela que proclamait son for intérieur. Mais il avait l'âme de son père. Celle des purs hommes. En lui gisait une grande confiance. Il l'avait acquise en lisant. Le seul truc que lui avait donné l'école. Mais ça, la lecture, l'école le lui avait donné, et bien. Il lisait de tout. Et beaucoup. A dix-huit ans, il a donc arrêté le lycée. Avec de pas mauvais bulletins. Mais personne n'est venu le chercher. Pas un prof, pas un surveillant, pas un éducateur. Il a rassuré tout le monde. "Je vais travailler", "Je vais travailler", confiait-il avec une certaine autorité teintée de gravité. On le croyait. Pendant presque deux il a rien foutu. Il lisait et regardait la ville. Il voyait qu'elle ne bougeait pas. Il bougeait aussi. Souvent. Il allait en train à Paris. Dans les banlieues. Il avait son idée. Une putain d'idée à foutre le bordel dans sa vie. Donc, il se la fermait. Alors il a commencé à bosser, au MacDo, comme tout le monde. Mais c'était nul. Il corrigeait même les lettres du "cadre" qui le coachait (on disait ça, là-bas ; ça faisait bien, américain : il pensait… "tu parles d'une ânerie"). Il a vu en quatre mois tous les défauts de ces restos. Tout le long, il lisait. Moins de romans. Un peu de philo. Un peu d'économie. Beaucoup de revues, des hebdos. Mais les articles n'y étaient jamais finis. Il commençait à apprendre ce qu'est une entreprise. Toujours dans des livres. Il trouvait ça con, les bouquins sur l'entreprise. Il y avait comme un truc vulgaire. Voire plusieurs. Dès la couverture ça sonne mal un bouquin sur les entreprises. A l'intérieur, c'est de la lavasse. Toujours pareil. Toujours court. Et mal écrit avec ça. Avec des chiffres. Comme si les chiffres pouvaient remplacer les idées, leur exposé et leur part d'innovation. En trente volumes, il avait compris. Il a alors fait un CAP de boucher. Ils ont tous cru qu'il était fou. Il déteste ça la viande. C'est froid et c'est mort. Puis il a travaillé à Paris. On n'a jamais su où. Juste quelques mois. Pour avoir autant de mois de chômage payés. Y a longtemps qu'il ne demandait plus rien à ses parents. Pas un sous. Juste le lit. Et de temps en temps le couscous de son enfance. Mais on voyait qu'il se débrouillait. Quand sa sœur s'est mariée, il leur a fait un sacré cadeau.
A vingt-trois ans et demi, il a monté le premier "Kebab" de sa ville. Il a créé sa SARL avec ses 10 000 euros d'économie (65 000 francs à l'époque). Grosso modo 300 euros économisés, par mois, pendant presque trois ans. Il a fait un malheur. Toute la ville y est allée. Et puis tu connais Moha, toujours gentil, toujours réglo. On se bousculait dans son resto. Blancs, blacks, beurs… Tout le monde était là ! Un jour, j'ai même vu un mec lui dire "moi, j'aime pas les arabes, mais avec toi je suis pas raciste" ; le regard noir de Moha l'a renvoyé à son estomac ; le mec était trop con pour discuter, et puis c'était pas le lieu : Moha lui dit, neutre, "c'est parce que tu aimes mes plats… tu me dois 13, 50 euros…". Moha a encaissé. Six mois après il en a créé un autre, de "kebab", pas trop loin, pour décourager la concurrence. Puis il a trouvé un associé, un mec hyper pris, hyper business, un parisien. Jamais il l'emmerderait dans sa ville, ici. A vingt-sept ans il avait 5 restaurants et pas un seul ne ressemblait totalement à l'autre. Tu parles du fric qu'il s'est fait. Mais il disait que c'était pas pour lui, le fric. Juste pour sa société, et déjà ses trois employés. Quatre ans après, tout bronzé qu'il était, il a fait banco. Il a repris un grand et vieux resto qui puait le ringard. Il a fait venir des copains à lui qui avaient "tager" toute la banlieue. Trois fois il leur a fait refaire les murs. Fallait pas que se soit le délire ou crade. Mais juste une pointe de folie. Son père n'y va pas dans ce resto. Sa mère non plus. Il est trop différent d'eux. Mais ils aiment qu'il existe, ce grand resto. Il leur dit que leur fils a réussi, comme un français. "C'est sûr, comme un français" dit son père : "il est né ici, lui !". Non, ils n'y vont pas. A l'intérieur, ils sont mal à l'aise. C'est français, riche, classe, presque prétentieux, même si c'est jeune. Ils préfèrent entendre parler de "l'entreprise de leur fils" de l'extérieur. Comme cela, ils sont bien. Omar est récompensé. Il a travaillé dur. Salarié. A gagner peu. Sans espoir de gagner plus. Il savait que c'était comme cela. Il savait aussi que les patrons sont les chefs. Ils investissent, alors ils décident. Ils te font travailler, et puis ils profitent. C'est tout. C'est rare quand ils partagent.
Après quarante-cinq ans en France, Omar savait pourquoi il avait tenu bon. Parce que la liberté, qu'il était venu chercher ici, avait tenu ses promesses. Moha, son dernier, lui donnait cependant des leçons. Il lui avait appris que le petit libéralisme, qui permet de créer sa boutique, de faire grandir son idée,de gagner, sa vie, de conquérir son indépendance, ce n'est pas le système fou qui domine le monde. Moha demandait à son père de moins s'en remettre à la fatalité du monde. Là était la réussite la plus grande de son fils : il pensait son "resto", comment faire un sandwich, et comment faire le monde !!! Moha y vous fout le cul parterre : y peut parler avec Mustapha de Zizou comme avec un ministre, un député ou un prof de philo… et de tous les sujets. Et le ministre, il a pas intérêt à être con ou inculte, parce que, sinon, il se prendra des grandes claques d'intelligence et de savoir dans une conversation qui aura l'air plate. Moha c'est vraiment la classe. Moha n'a pas lâché la corde de sa vie. Au contraire. Il s'arrache. Il tire dessus comme un malade. Un jour, vous allez voir, il va faire un truc et il passera à la télé. Pas dans une de ces télés de nase que quatre gus regardent. Non. Il passera sur tout les JT de 20 heures en même temps. Même ceux qui veulent pas le connaître, ils le verront et l'entendront... "notre" Moha, et là, tu verras, respect ! Vous verrez, vous en entendrez encore parler. Je vous le dis. Mais êtes-vous sûr de ne pas, déjà, en avoir entendu parler ?
A vingt-trois ans et demi, il a monté le premier "Kebab" de sa ville. Il a créé sa SARL avec ses 10 000 euros d'économie (65 000 francs à l'époque). Grosso modo 300 euros économisés, par mois, pendant presque trois ans. Il a fait un malheur. Toute la ville y est allée. Et puis tu connais Moha, toujours gentil, toujours réglo. On se bousculait dans son resto. Blancs, blacks, beurs… Tout le monde était là ! Un jour, j'ai même vu un mec lui dire "moi, j'aime pas les arabes, mais avec toi je suis pas raciste" ; le regard noir de Moha l'a renvoyé à son estomac ; le mec était trop con pour discuter, et puis c'était pas le lieu : Moha lui dit, neutre, "c'est parce que tu aimes mes plats… tu me dois 13, 50 euros…". Moha a encaissé. Six mois après il en a créé un autre, de "kebab", pas trop loin, pour décourager la concurrence. Puis il a trouvé un associé, un mec hyper pris, hyper business, un parisien. Jamais il l'emmerderait dans sa ville, ici. A vingt-sept ans il avait 5 restaurants et pas un seul ne ressemblait totalement à l'autre. Tu parles du fric qu'il s'est fait. Mais il disait que c'était pas pour lui, le fric. Juste pour sa société, et déjà ses trois employés. Quatre ans après, tout bronzé qu'il était, il a fait banco. Il a repris un grand et vieux resto qui puait le ringard. Il a fait venir des copains à lui qui avaient "tager" toute la banlieue. Trois fois il leur a fait refaire les murs. Fallait pas que se soit le délire ou crade. Mais juste une pointe de folie. Son père n'y va pas dans ce resto. Sa mère non plus. Il est trop différent d'eux. Mais ils aiment qu'il existe, ce grand resto. Il leur dit que leur fils a réussi, comme un français. "C'est sûr, comme un français" dit son père : "il est né ici, lui !". Non, ils n'y vont pas. A l'intérieur, ils sont mal à l'aise. C'est français, riche, classe, presque prétentieux, même si c'est jeune. Ils préfèrent entendre parler de "l'entreprise de leur fils" de l'extérieur. Comme cela, ils sont bien. Omar est récompensé. Il a travaillé dur. Salarié. A gagner peu. Sans espoir de gagner plus. Il savait que c'était comme cela. Il savait aussi que les patrons sont les chefs. Ils investissent, alors ils décident. Ils te font travailler, et puis ils profitent. C'est tout. C'est rare quand ils partagent.
Après quarante-cinq ans en France, Omar savait pourquoi il avait tenu bon. Parce que la liberté, qu'il était venu chercher ici, avait tenu ses promesses. Moha, son dernier, lui donnait cependant des leçons. Il lui avait appris que le petit libéralisme, qui permet de créer sa boutique, de faire grandir son idée,de gagner, sa vie, de conquérir son indépendance, ce n'est pas le système fou qui domine le monde. Moha demandait à son père de moins s'en remettre à la fatalité du monde. Là était la réussite la plus grande de son fils : il pensait son "resto", comment faire un sandwich, et comment faire le monde !!! Moha y vous fout le cul parterre : y peut parler avec Mustapha de Zizou comme avec un ministre, un député ou un prof de philo… et de tous les sujets. Et le ministre, il a pas intérêt à être con ou inculte, parce que, sinon, il se prendra des grandes claques d'intelligence et de savoir dans une conversation qui aura l'air plate. Moha c'est vraiment la classe. Moha n'a pas lâché la corde de sa vie. Au contraire. Il s'arrache. Il tire dessus comme un malade. Un jour, vous allez voir, il va faire un truc et il passera à la télé. Pas dans une de ces télés de nase que quatre gus regardent. Non. Il passera sur tout les JT de 20 heures en même temps. Même ceux qui veulent pas le connaître, ils le verront et l'entendront... "notre" Moha, et là, tu verras, respect ! Vous verrez, vous en entendrez encore parler. Je vous le dis. Mais êtes-vous sûr de ne pas, déjà, en avoir entendu parler ?
